Dans mon lit

Samedi soir, 22h12.
Je flotte déjà au beau milieu de mon esprit, envisageant de me réveiller à l’eau anisée. Je me sers un premier verre que je vide aussi sec, un peu comme un coup de démarreur. Je m’en sers un autre et je commence à vouloir écrire. Pas foutu de sortir un seul mot que j’avais déjà sifflé mon verre, cette page pourtant offerte à moi restera vierge ce soir. Depuis combien de temps est-ce que j’étais sur ce canapé ? Ça devait faire 4 jours que j’avais pas foutu le cul dans mon lit. Depuis que j’avais foutu en l’air les draps qui pourrissent sous la fenêtre après les avoir déroulés de ma copine et un petit type bedonnant. Étrangement, c’est le type qui a eu l’air de prendre tout ça le moins bien, quand il m’a balancé mon radio-réveil en pleine tête avant que je ne lui colle quatre ou cinq coups de coude au visage. Peut-être qu’il aurait voulu que je présente mes excuses avant de refermer la porte de ma chambre. Je ne sais pas, j’ai toujours manqué de savoir vivre. Enfin… Je l’aurais laissé partir tranquillement et j’aurais épargné une tâche de sang à mon parquet s’il m’avait écouté sans faire d’histoires quand je lui ai indiqué la sortie. Il a attrapé son pantalon en oubliant tout le reste et ne l’a enfilé que sur le pas de la porte. Manon n’a dit mot en se rhabillant et m’a regardé d’un air désolé avant de s’en aller.

23h21, mon cerveau fuit. Il semblerait que la bouteille de Ricard aussi. Je vais quand même pas rester là à me cuiter tout seul comme un connard d’alcoolique. Boire seul est une façon d’oublier, non pas qu’on est à terre, mais qu’on n’a pas envie de se relever. Je me suis levé d’un bond, j’ai enfilé mes grolles et une veste et je suis parti en direction d’un bar Irlandais où j’avais souvent mis mon cerveau en veille. Arrivé là bas, je me fraye un chemin au milieu des cons jusqu’au comptoir. Je salue le patron qui me propose de m’offrir mon premier verre. « Tu me remplis ce verre d’Irish whiskey comme si c’était de l’eau. » Idéal pour maintenir son alcoolémie et éviter le coup de moue post-picole avant la fin de la soirée. Il me sert et je vole jusqu’au fumoir. Une salle froide et délabrée avec des banquettes éventrées, mais où on peut discuter sans se claquer une corde vocale. Je jette un œil un peu perdu dans la salle bondée, repère un type en train de se lever et m’engouffre à sa place. Je me grille une clope sans décoller mon regard des vieilles poutres au plafond et en rallume une autre dans la foulée. « Dure soirée ? demanda timidement une voix à ma gauche. » Et merde… En tournant la tête, je l’ai trouvé plutôt moche. Puis, la seconde d’après, j’en avais plus rien à foutre. « Dure semaine plutôt.
— Et t’es tout seul ?
— Ouais. Besoin de m’aérer un peu.
— Dans un fumoir ?
— Je t’emmerde…
— Moi j’suis avec la chaudière qui allume les trois mecs là bas, dit-elle en souriant.
— Bonne soirée on dirait. Moi c’est Charles.
— Camille. Je vais me chercher de quoi concurrencer ton grand whisky, dit-elle en se levant. Garde la place. »
Lui garder la place… Prétentieuse. Mais après tout j’ai bien envie de discuter avec elle. Et puis garder une place c’est facile pour moi, il me suffit de regarder les gens. Mes yeux hurlent naturellement « tire toi de là ». Un handicap social, mais un atout certain pour la tranquillité. Elle revient avec une pinte de caïpirinha, perçant péniblement la masse imbibée d’alcool qui obstrue la pièce, alors je lui tends la main pour lui donner un appuie. Comme à presque chaque rencontre, on parle de tout, mais surtout de rien de clivant. Chacun sort ses petites répliques fétiches bien rodées au fil des rencontres, tâte le terrain, essaye de savoir qui se tient en face… Une conversation tellement commune et insipide qu’elle en est pathétiques ! Comme des gens à qui on aurait donné d’énormes trousseaux de clefs en face d’une serrure, essayant machinalement de trouver la bonne clef. C’est plaisant malgré tout. Plus on parle et plus je lui trouve du charme. Sa copine vient lui dire qu’elle s’en va avec un des types, ou les trois, je suis pas certain d’avoir compris. Toujours est-il que ce petit monde s’en est allé, et nous, on est restés là.

2h12, on est blottis l’un contre l’autre. On a vidé nos verres et on est sortis. « Je te suis ! » a dit Camille en s’accrochant à mon bras. On est rentrés chez moi. Mon ordinateur toujours ouvert sur mon client Twitter est sur la table basse et la bouteille de Ricard nous regarde. Camille l’attrappe. « Tu me sors un verre ? » dit-elle en se laissant tomber dans le canapé. Je vais lui chercher un verre… « ”Tu es bi ? C’est juste pour te sucer.”
— Quoi ?!
— “Viens me voir et je pourrai m’endormir contre toi”, bégaye Camille, riant de plus en plus fort.
— Donc tu parcours mes messages privés.
— Et tu ne trouves pas ça flatteur ?
— C’est un affront de me proposer un rapport sexuel pour engager la conversation.
— Que ce soit un homme ne change rien à ta perception ?
— Certes… Je réponds plus violemment. Est-ce que ça l’empêche d’insister ? Non. Espèce de taré…
— C’est ce que vivent bien des femmes au quotidien, tu sais.
— On veut tous être aimé pour ce qu’on est. Mis à part les imbéciles. »
Et on discute encore plusieurs heures comme ça pendant qu’elle explore mon compte de fond en comble s’amusant de l’étendue de la connerie de certaines personnes et me questionnant sur certains de mes échanges. Elle apprend à me connaître et se livre elle aussi. Elle a l’air innocente et espiègle en fouillant dans mon ordinateur. Plus je la regarde et plus elle est belle. Je l’enlace. On continue à discuter. On parle de moins en moins jusqu’à ce que l’envie de discuter disparaisse au profit d’autres échanges.

10h39. Je m’étire, empli de douceur et m’avance pour étreindre Camille et comme lorsque l’on fait l’un de ces rêves où l’on tombe alors qu’on est à peine endormi, j’émerge violemment. Je suis tout seul. Face au plafond, j’étends mes bras et mes jambes. Je crois que j’ai laissé échapper une larme.
Là, je me suis dis que je m’en étais plutôt pas mal tiré. Combien de fois on revient au départ quand on se vautre ? Là au moins j’ai avancé un peu. Je suis dans mon lit.

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